Affligé ou serré, Camus ne s'échappe pas par la vertu de la méchanceté qui, bien qu'elle ascétise, a l'inconvénient de modeler à son utilisateur un visage voisin de la grimace de la mort. Sa parole incisive refuse le rapetissement de l'adversaire, dédaigne la dérision. La qualité qui satisfait le plus chez lui, quelle que soit la densité du rayon de soleil qui l'éclaire, est qu'il ne s'accointe pas avec lui-même ; cela renforce son attention, rend plus féconde sa passion. Sa sensibilité étrangement lui sert d'amorce et de bouclier, alors qui l'engage toute. Enfin, nanti d'un avantage décisif, il ne remporte qu'une victoire mesurée dont promptement il se détourne, comme un peintre de sa palette, non comme un belliqueux de sa panoplie. Camus aime à marcher d'un pas souple dans la rue d'une ville quand, par la grâce de la jeunesse, la rue est pour un instant entièrement fortunée.
L'amitié qui parvient à s'interdire les patrouilles malavisées auprès d'autrui, quand l'âme d'autrui a besoin d'absence et de mouvement lointain, est la seule à contenir un germe d'immortalité. C'est elle qui admet sans maléfices l'inexplicable dans les relations humaines, en respecte le malaise passager. Dans la constance des cœurs expérimentés, l'amitié ne fait le guet ni n'inquisitionne. Deux hirondelles, tantôt silencieuses, tantôt loquaces, se partagent l'infini du ciel et le même auvent.
18 octobre 1957
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